Le dimanche 14 mars 2010, le dernier d’un long hiver assez tourmenté, une vingtaine d’amis du Parc chaussent leurs raquettes aux Quatre Véziaux à Payolle, direction le Courtaou des Esclozes. Le temps est magnifique, un peu froid, mais c’est bon pour l’état de la neige. On en profite pour deviser sur ce lieu chargé d’histoire(s).
Les Quatre Véziaux, c’est un lieu-dit et une auberge, mais c’est aussi l’ensemble des prairies d’estive (pradères) qui s’étendent au pied de la Hourquette d’Ancizan et de l’Arbizon. Pourquoi ce nom ? Qui sont ces Quatre Véziaux (quatre voisins) ? Ce sont quatre communes voisines les unes des autres, mais situées non pas dans la vallée de Campan (où il n’y en a d’ailleurs que deux, Campan et Beaudéan), mais dans la vallée d’Aure. Il s’agit d’Ancizan, Cadéac, Grézian et Guchen qui sont copropriétaires depuis 1294 de ces vastes espaces. Une belle mais terrible légende raconte à sa façon les origines de ce débordement d’Aure sur Campan. Depuis les 4 Véziaux sont devenus huigt puisqu’en 2003 Barrancoueu, Bazus-Aure, Gouaux et Lançon se sont jointes aux quatre premières pour constituer la communauté de communes des Véziaux d’Aure.
Après ces explications nous quittons l’entrée du domaine nordique de Payolle pour remonter la rive droite de la Gaoube (ou Gaube), un affluent de l’Adour de Payolle, pour atteindre les ruines du Courtaou des Esclozes accrochées à mi pente au nord de la rivière à 1350 m d’altitude. Après un court passage sur crête nous rejoignons ensuite sur la rive gauche de la Graoubole, ou plutôt la Gaoubole, le Courtaou du (ou de) Sarroua où nous avons pris un repas convivial avant de rejoindre l’auberge des Quatre Véziaux en passant par Artigussy et ses magnifiques « leytés ». Au passage, nous avons échangé nos connaissances sur ces courtaous et leytés, vestiges des fortes occupations de ces estives qui se sont prolongées jusqu’au début du siècle dernier.
Au Courtaou des Esclozes se trouvent les ruines d’un ensemble de cabanes de bergers comme ont peut en trouver dans différents secteurs de nos montagnes. C’était un élément essentiel du pastoralisme montagnard, groupement d’estives constitué autour d’enclos, de cabanes, d’étables et d’appentis, sortes de préaux ouverts sur l’enclos qui servaient à la traite.
Dans la vallées de Campan , d’Aure ou du Louron , il porte le nom de « courtaou » ou « courtàu ». En pays basque, c’est le « cayolar », en Aspe le « couyela », en Ossau le « Cujala », en vallées d’Azun et de Cauterets le « cuyéou » et en vallée de Barèges-Luz le « couyela ». Partout ils avaient à peu près les mêmes fonctions. Cependant, le cayolar basque comprend aussi le territoire d’estive et le terme couyela se rapporte à tout le parcours de bétail attribué à un berger. Une autre différence vient de l’utilisation du lait : on le sait, en Béarn, il sert à la fabrication du fromage de brebis qui se pratique toujours sur l’estive. C’est dans ce secteur que l’on trouve de nombreuses cabanes encore en état, alors qu’ailleurs, la plupart ne sont plus qu’amas de ruines.
Le Courtaou des Esclozes était construit tout en longueur sur 500 m le long du chemin comme une rue de village et comprenait 19 cabanes ou plus exactement 19 constructions comprenant logement, étable et appentis. C’est à peu près le même nombre qu’au Cuyéou de Liantran en val d’Azun, mais moins que le Courtaou d’Ordincède qui en 1825 rassemblait encore 23 cabanes. C’étaient de véritables villages d’estive où une partie importante de la population de la vallée s’installait de façon plus ou moins permanente pendant la belle saison pour s’occuper des vaches.
En vallée de Campan comme dans les vallées voisines, l’économie traditionnelle reposait, pour beaucoup sur le lait et la fabrication du beurre en provenance des estives transportés frais vers les villes voisines et jusqu’à Bordeaux ou Toulouse. C’est pour cela que l’on trouve dans ces villages d’estive des abris en pierre construits sur un passage d’eau qui permettaient de conserver le lait et dans les régions, comme en vallée de Campan, où la vie pastorale était principalement axée sur la production du beurre, faire que la crème ait le temps de se séparer du reste du lait.
En vallée de Campan, ces abris s’appellent « leytés ». Un peu en dessous du Courtaou des Esclozes , on peut admirer à Artigussy un superbe ensemble d’une grosse dizaine de leytés faits de dalles de granit et alignés au dessus d’une dérivation de la Gaoube. On en trouve également dans de nombreux secteurs mais sous d’autres noms, par ex. « clot d’erra leyt » (trou du lait) en Aspe, « crestéro » (de cresto = crème de lait) en Ossau, « cabénèras » ou « houns » en val d’Azun. En vallée de Luz, on parle de « lodyes » ou « lotyes ».
Partout, ces installations ont perdu leur usage avec l’apparition des transports frigorifiques et l’invasion du beurre de Charente ou de Normandie. Mais, alors que les villages entiers de cabanes se sont écroulés, les « leytès » de très belle facture sont toujours debout, grâce à la solidité des pierres, schistes ou granit dont ils sont construits.
P.S. Pour approfondir le sujet on peut se reporter au livre de Georges Buisan, « Hier, en vallée de Campan », éd. Cairn.










