Sireix est peu connu, loin des grandes routes qui conduisent au fond de la Vallée d’Azun dont il est le plus petit village.

L’une des plus belles maisons de ce village et des plus prospères, également, s’appelait la maison d’Abbadie.
Les héritiers ou héritières qui en étaient les chefs furent de tous temps, jusqu’en 1789, des Abbés Lays du village. Je ne reviendrai pas sur cette notion que j’ai longuement expliquée dans une notice précédente.
Aux titres d’Abbés Lays, ils possédaient le patronage de l’église et avaient le droit de présentation à la cure en cas de vacances ; on ne connait pas de cas où l’évêque ait refusé une telle nomination ; à l’intérieur de l’église ils jouissaient de certains privilèges honorifiques (bancs spéciaux, places d’honneur, premiers coups d’encensoir etc.) Ils avaient le droit de lever la dîme du village dont ils versaient un quart au curé pour son entretien.
Cette maison d’Abbadie retient particulièrement notre attention car un roi est sorti de cette famille. Il s’agit d’un roi véritable que l’on ne peut comparer à ces rois du Premier Empire comme le roi de Naples ou celui de Hollande qui ne furent que de passage. Celui-ci régna pendant trente quatre ans ; ses fils et petits fils lui succédèrent et cette dynastie est toujours bien vivante.

Marie d’Abbadie de Sireix, aïeule de Jean Bernadotte, Roi de Suède, était la dernière des enfants de Marie V. d’Abbadie de Sireix, Abbesse Laie et de Dominge Habas, tous deux décédés en 1700 et 1707.
La mère de Marie lui avait légué 1 000 écus petits par testament du 21 décembre 1707, attesté par le curé de Sireix en présence du curé d’Arrens et d’un prêtre de Marsous. Son fils François, héritier, promit d’en exécuter tous les légats et signa cette promesse.
Marie quitta la maison paternelle en 1716 à l’âge de 17 ans et descendit au petit hameau de Pierrefitte à côté de Soulom.
Elle travaille alors dans une auberge renommée dont la meilleure clientèle était faite de ces nombreux agriculteurs et paysans aisés dont beaucoup venaient des villages béarnais et qui allaient passer trois semaines à Cauterets pour « prendre les eaux ». C’était une excellente halte avant d’attaquer la rude montée qui conduisait à Cauterets, avec les ânes ou mulets chargés de provisions : pain, salé de porc, confit d’oie, saucisson, fromage etc.
L’un d’eux, Jean de Saint-Jean remarque Marie ; il est charmé par sa gentillesse, sa jeunesse, sa gaieté. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et se promettent le mariage.
Le mariage a lieu le 30 mai 1719 en l’église d’Assat.Pourquoi ne fut il pas célébré à Sireix paroisse de la jeune épouse ?Parce qu’il était de coutume, comme cela avait toujours été, que le mariage se célébra dans la paroisse de celui des deux futurs époux qui était héritier ; la coutume voulait également qu’un héritier épousa une cadette qui venait dans sa maison comme bru en y apportant sa « légitime » ; et qu’une héritière épousa un cadet qui entrait dans sa maison comme gendre.
A l’époque de son mariage Marie d’Abbadie de Sireix plaidait contre son frère François, héritier et chef de la maison paternelle, pour avoir paiement du legs constitué par sa mère dans le testament.
Par requête du 19 mai 1719 Marie avait demandé au Sénéchal de Bigorre de condamner François au paiement de la somme de 1 000 écus petits et des intérêts depuis l’année 1716 date du décès de sa mère.
La procédure fut longue et dura de nombreuses années car François, ne voulant pas payer, chercha par tous les moyens à être relevé de sa promesse. Il prétendait qu’il y avait eu dol du fait de sa minorité.
Marie et son époux, à qui la voie judiciaire répugnait, cédèrent souvent aux prières et promesses de François. Mais par requête du 2 aout 1729 Marie persista dans ses demandes et démontra l’authenticité du testament et des témoignages. François fut condamné au paiement.  Sur appel interjeté par François le Parlement de Toulouse confirma la sentence (Arrêt du 19 juillet 1730).
Après avoir à nouveau cédé aux supplications et promesses de son frère en lui accordant des délais qui ne furent pas tenus, Marie reprit les poursuites et François fut à nouveau condamné par Sentence du 23 septembre 1747.
En définitive le 1 avril 1749 l’huissier Caval, de Tarbes, se rendit à Sireix escorté de quatre cavaliers de la Maréchaussée et captura François qui fut incarcéré le lendemain.
C’est son fils Bernat qui lui succéda comme chef de famille et Abbé Lay.

Du mariage de Marie d’Abbadie avec Jean de Saint-Jean étaient nés sept ou huit enfants, garçons ou filles, dont deux seulement  lui survécurent : Claria et Jeanne qui héritèrent des droits de leur mère sur la maison d’Abbadie de Sireix.
Marie d’Abbadie mourut à Boeil le 16 octobre 1752 à l’âge de 50 ans et fut inhumée au cimetière de cette paroisse. Son mari mourut à Boeil en 1762 âgé de 70 ans.
Sa fille Jeanne de Saint-Jean, était née le 10 août 1732.
Elle épousa en l’église de Boeil le 20 février 1754 Henri Bernadotte, praticien de Pau, né le 15 octobre 1711, de Jean de Bernadotte maître tailleur et de Marie de Sarthou.
Jeanne avait 22 ans, son mari 42 ans. Trois jours plus tard Henri Bernadotte fut pourvu d’une charge de Procureur au Sénéchal.
Après la mort de son beau-père, Henri Bernadotte agissant au nom de sa belle-sœur Claria et de sa femme Jeanne, fit diverses tentatives pour obtenir le paiement de leurs droits. Bernat, fils de François, refusa. La poursuite se termina par l’expropriation totale des biens de la maison d’Abbadie de Sireix et sa vente aux enchères en 1776.

Henri Bernadotte et sa femme Jeanne de Saint-Jean eurent cinq enfants.
L’aîné Jean de Bernadotte fut procureur au Sénéchal après son père, puis Conservateur des Eaux et Forêts et Baron de l’Empire.
Le puiné, Jean-Baptiste Bernadotte, est né le 26 janvier 1763. C’est le grand homme de la famille.

C’est l’unique Maréchal qui traverse la Révolution et l’Empire pour finir sur un Trône.
Il s’éleva jusqu’aux plus hauts grades grâce à ses talents militaires exceptionnels.

Image8

Il s’enrôle dans l’Armée Royale en 1780. Après 12 ans de service et deux campagnes dont la guerre avec l’Autriche, il devient officier. Kléber le nomme Général de Brigade. Il combat avec Bonaparte en Italie. Il commande l’armée de l’Ouest. Il épouse en 1798 Désirée Clary ; autrefois fiancée à Bonaparte et fille d’un riche négociant de Marseille.

Image9

Il devient Maréchal en 1804 et Prince de Ponte-Corvo deux ans plus tard. En 1806 il force les Prussiens de Blücher à capituler en rase campagne ; il traite alors les Officiers de la Division suédoise faite prisonnière Lubeck avec politesse et respect. Ce comportement est jugé exemplaire aux yeux de la Diète de Stockholm ; la Suède désire aussi se rapprocher de la France pour contrer la Russie. Conséquence : le 11 août 1810 les Etats de Suède qui appréciaient les grandes qualités du Maréchal Bernadotte, l’élurent pour régner après leur Roi Charles XIII qui n’avait pas d’enfants. Avec le titre de Prince Royal, Jean Bernadotte gouverna sagement ce pays jusqu’à la mort du Roi, se révélant un vrai suédois, et en 1818, avec le titre de Roi sous le nom de Charles XIV jusqu’à sa mort en 1844.

Image10

 Bernadotte Roi de Suède

 Son fils, Oscar, lui succéda et régna jusqu’en 1859.
Bernadotte est l’ancêtre de nombreux monarques qui règnent aujourd’hui en Suède, en Norvège mais aussi au Luxembourg, en Belgique et au Danemark.
On dit de Bernadotte qu’il fut un modèle de commandement. « Ses troupes, disait Desaix, sont les mieux tenues de l’armée ». Il avait l’habitude de partager la vie de ses soldats en campagne ; son talent d’orateur et son courage faisant le reste.

On peut, peut-être, lui reprocher de s’être fait luthérien pour monter sur le Trône ou d’avoir mis ses talents militaires au service de la Coalition contre la France dans les guerres des dernières années de l’Empire.

Image11

Quoi qu’on puisse penser à son égard nous avons pu voir que comme fils de Jeanne de Saint-Jean il était le petit fils de Marie d’Abbadie de Sireix, le petit village du Val d’Azun, au pied du Cabaliros, à l’entrée de la vallée d’Estaing, village bigourdan.

 

                                                                                             Francis Lamathe