1. Il vient d’avoir 30 ans. C’est sa vingtième du Vignemale. Il renouvelle sa passion de la neige. « Vivre haut » dit Russel « y coucher par de belles nuits et rêver aux misères de la plaine sur des glaciers immaculés où se promène silencieusement la lune ».

Ce jour là il trouve le glacier fracturé, disloqué, perfide ; les séracs sont magnifiques et les crevasses se croisent dans tous les angles.

Voilà ce qu’en disait déjà Gobineau au début de ce même siècle : «  Ossoue. Le plus beau glacier des Pyrénées, le seul qui puisse porter ce nom. Ses flans étaient sillonnés de larges crevasses de plus de soixante pieds de profondeur ».

Russel veut également le Mont Perdu et y être à minuit comme il vient de le faire au Néthou

 

Glacier Nord du Mont-Perdu Aquarelle de Schrader

Six heures du soir : Brèche de Roland. La neige, immense, s’allume ; les sierras dorées de l’Aragon s’éteignent dans la pourpre. Neuf heures : au pied du Marboré : un ciel pur où règne la majesté des nuits antiques. Dix heures : au pied du Cylindre : la neige a des phosphorescences et des éclairs, les glaciers ont la fièvre et la nature entière commence à frissonner, à gémir. Minuit : ils attaquent le grand couloir central ; le guide creuse des marches profondes ; ils rampent comme des reptiles. Quelle nuit ! Lune de sang et nuages démoniaques.

C’est en redescendant, ce jour là, que se manifeste en lui, d’une manière plus rigoureuse, l’histoire des glaciers, leur étendue, leur retrait.

On connaissait Ramond et ses lois de l’oscillation des glaciers.

Henri Passet avait jalonné les glaciers pour le compte du Prince Roland Bonaparte en vue de l’étude de leurs variations.

La science des glaciers était encore embryonnaire.

Mais voilà qu’apparaît Schrader l’homme de la rigueur scientifique «  nous avons dû ramener à des dimensions plus modestes les douzaines de kilomètres de glaciers ininterrompus que célébraient les générations qui nous ont précédés… mais c’est à elles que va notre reconnaissance au moment où nous réduisons en hectares ces blancheurs glaciaires qui nous ont donné tant de fois le frisson de l’infini. »

Russel, peut converti, pense aux Pyrénées des anciens temps géologiques.

De ces Andes immenses, de cinq à dix mille mètres, descendaient les glaciers géants sur plus de cinquante kilomètres. Celui d’Argelès approvisionné du Néouvielle au Balaïtous rassemblait les glaciers de Barèges, Gaube, Gavarnie, Azun ; il avançait de plusieurs centimètres par mètres.

Il y avait aussi les immenses glaciers de l’Ariège et celui, encore plus formidable de la Garonne : depuis les Encantades il arrivait à Saint Béat ; un bras tombait à Saint-Gaudens tandis que l’autre contenait celui du grand glacier de la Pique, de la Maladetta et d’Oô.

Le grand glacier du Lourron et de la Vallée d’Aure était un glacier géant ; il formait dans la plaine une muraille de plus de trente kilomètres.

Et voilà que Russel est pris d’une idée : refaire le Mont Perdu par l’itinéraire de Ramond.

Au bout de quarante minutes il débouche en haut de Tuquerouye : « vue fantastique au Sud : cinq cents hectares de neige étincellent devant nous… le lac, invisible sous la neige… de temps en temps les glaces crépitent et se disloquent » Il passe la nuit au-dessus des Pareds de Pinede. Il s’émerveille sur la Terrasse Bellevue : «  c’est d’une splendeur inouïe…dans les entrailles du monde neigeux on entendait parfois des plaintes… c’était la glace qui avançait en glissant sur les rocs…»

Deux jours après, avec Célestin, franchissant l’arête de l’Astazou un peu au-dessous de la Brèche Passet, il descend sur le glacier de la Cascade : « le glacier est inégal et bosselé…gloires de Gavarnie… je reviens voir ces amas neigeux de pics, de dômes, de terrasses. Ce Cirque est un miracle. »

 

Séracs du glacier nord du Mont Perdu Henri Brulle en 1904

 

Le voilà au Col de l’Astazou. « Inauguration » importante. C’est une nouvelle pénétration dans l’aire glacée du lac du Mont-Perdu : « scène polaire au dernier degré. Tout le vallon est comblé par une mer de glace que domine le dôme tout blanc du Mont-Perdu, pareil à un iceberg de huit cents mètres…au-delà on voit la vaporeuse vallée de Bielsa et le gigantesque Posets. »

Et quelques années plus tard : « nous débouchons en plein ciel…neiges étincelantes au dessus du lac indigo, enchâssé de glaces verdâtres, à travers une région de solitude et de silence…le voici à droite du Mont-Perdu, le Cylindre babylonien… »

Curieusement c’est ce Pic qui a fasciné Ramond. L’étrange massif calcaire, avec son géant le Mont-Perdu a exercé sur lui un irrésistible attrait et il mettra quinze ans à l’atteindre.

Il laisse à l’ouest le Vignemale. Ramond, qui cherche des glaciers abandonne précisément le seul glacier pyrénéen qui ressemble à un glacier alpin : le grand glacier du Vignemale ou glacier d’Ossoue.

Ramon a été conquis ; coup de foudre : derrière le Néouvielle et le Cambieilh il a vu le Marboré, ses tours et sa citadelle le Mont-Perdu.

Quelques années plus tard c’est Schrader qui reviendra avec Célestin Passet et Pierre Pujo. Les voici au Gabietou : « débouchant sur le glacier, ils demeurent muets de surprise et d’admiration devant les aiguilles de glace, babels de tours et d’obélisques penchés, pleines d’ombres bleues ou vertes, de cascades, de neige durcie ; tout cela grondant,  hurlant, s’écroulant avec des craquements sauvages, se remplissant de murmures énormes, de tonnerres lointains et profonds. »

 

Glacier du Gabietou Aquarelle de Schrader

Avec la première de l’Aneto Albert de Franqueville nous fait revivre des moments intenses : « le soir l’orage magnifique éclata avec toute sa force ; les craquements du glacier étaient la voix de la montagne qui se plaignait… Le ciel était en feu, le glacier brillait, les torrents roulaient des flammes, le tonnerre grondait, répercuté par les rochers de la Maladetta. »

Ils attaquent le glacier ; après plus de deux heures ils franchissent la rimaye et sont à l’échancrure (Col de Coroné) ils se croient au sommet. Erreur. Il faut franchir l’arête avec sur la droite cet abime au fond duquel se déroule le glacier du Coroné. Ils franchissent le Pas de Mahomet.

Retour par le glacier de l’Aneto montrant son dos bleuâtre et fendillé et ses profondes crevasses dont certaines sont de véritables abîmes.

Avec Russel encore nous revenons au Grand Vignemale et à son glacier. Il le remonte avec Henri Passet. Deux heures pour le parcourir. Au milieu ils obliquent au sud-ouest, s’arrêtent devant une crevasse monstrueuse dont les parois étaient deux précipices noyés dans une ombre bleue. « Ici régnait le chaos, une sorte de pétrification des mers australes…il fallut descendre à coups de hache au fond de cet abîme et reparaitre à son extrémité.

« Même au Mont-Blanc je n’ai pas vu de plus grandes crevasses…mais dans les Pyrénées les tons sont bien plus chauds et rien ne saurait rendre ce vif contraste, le calme et le soleil des gorges et des vallons torrides, avec les lignes tumultueuses, effrayantes des glaciers. Quelles convulsions dans celui du Vignemale. Il a l’air de descendre, épouvanté par sa hauteur, pour se précipiter sur la verdure dont cependant un abîme les sépare.

 

Glacier du Vignemale juillet 2014

                                                                                                                                                                                                                                                                     Francis Lamathe