Le franchissement clandestin de la frontière espagnole pendant la seconde guerre mondiale a revêtu une certaine ampleur mais a laissé peu de traces étant donné son caractère secret.

Il faut rappeler que la frontière espagnole était la seule à avoir séparé la France d’un pays neutre et qu’il était possible, par mer ou par les airs, de gagner l’Angleterre et tout pays hors d’Europe.

A partir de 1940, les nombreux candidats pour partir en Espagne n’ont pas de papiers en règle : faux papiers, défaut de papiers ; ce sont des volontaires pour l’Angleterre, des juifs, des soldats alliés, des « S.T.O. », des militaires français rêvant de revanche depuis que les Alliés sont installés en Afrique du Nord.

Les Pyrénées Centrales étaient bien placées : une vieille tradition contrebandière avait éduqué des « passeurs » prêts à agir.

Arrens, Estaing sont des communes frontalières. Mais il n’y a ni route ni train pour l’Espagne. Il fallait donc aller à pied, parfois en compagnie d’une monture pour porter les bagages ; des granges habitées l’été permettent de s’abriter. Les sentiers sont visibles car les bergers les entretiennent ; ils l’étaient d’autant plus qu’avant guerre des Espagnols venaient se placer en France, pendant l’été, et reprenaient la route avant l’hiver, la saison terminée à Lourdes ou dans les villes d’eau.

Le plus ancien passage et le plus pratique est la remontée de la Vallée du Gave d’Arrens jusqu’au Port de la Peyre Saint Martin. Il fallait rejoindre Sallent de Gallego à partir d’Arrens et de l’ancien sanatorium de Pouey Lahun.

On évitait les grandes routes. Certains passaient par Arcizans-Avant et Sireix ; d’autres montaient à Viger et redescendaient dans la Vallée du Bergons.

Après le Plan d’Aste le sentier était bon ; pour s’abriter il n’y avait plus de cabanes mais des « toues » : énormes rochers formant abri, améliorés avec des murs de pierres.

D’Arrens à la Peyre il doit y avoir 8 heures de marche, et autant d’Estaing au refuge de Piedrafita.

Du Lac d’Estaing on arrivait aux lacs de Liantran et au col de Gilestas ; puis on remontait vers le Pourtet-de-Hèches le long des versants du Peyregnets- de-Cambalès et on rejoignait le chemin de la Peyre que l’on domine à 2 300 mètres d’altitude.

Il y avait aussi la possibilité de monter au col de Cambalès et sortir au col d’Azun à 2 700 mètres : raide et étroit.

Du col il y avait 2 heures jusqu’au refuge espagnol. Plus bas il y avait des baraquements et des cantines du fait de grands travaux hydrauliques. Le retour sur Sallent était facile.

Si le col de la Peyre était impraticable il y avait la possibilité de monter à Migouelou ou passer par la vallée de Tausseilla et redescendre par le Soussouéou et le lac d’Artouste, mais les Allemands s’y trouvaient fréquemment.

Autre possibilité : de la « toue » de Doumblas remonter vers le vallon de Batcrabère, tourner et remonter vers Batbielh et le col de la Lie ; et, de là, rejoindre Arremoulit pour passer la frontière au-dessus des lacs d’Arriel.

Je ne pense pas que le col Noir, les Passes de la Baranne ou le Port du Lavedan aient vu beaucoup de passages clandestins !

Mais les postes de douane allemands dès 1942 seront établis à Arrens et à Aucun pour bloquer leur entrée car les Allemands savent que c’est par là que le passage est le plus aisé et que c’est par là qu’ils le feront.

Il fallait tenir compte du temps, de la qualité de son guide, du choix de l’itinéraire, et des possibilités de rencontres avec une patrouille ennemie.

L’armée allemande s’installe dès le mois de novembre 1942. Lourdes est un des centres principaux de commandement.

Une grande partie de la surveillance est assurée par la Feldgendarmerie qui circule dans toutes les vallées. Avec 120 hommes l’armée tient la montagne.

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 La Gestapo est également présente : c’est la Sipo ou police de sûreté qui dépend du parti nazi.

En fait ils sont peu nombreux mais terriblement mobiles avec les tractions et les side-cars  qui passent partout ; ils sont très armés et disposent du téléphone.

Parfois la police française fait du zèle, mais tous les anciens contrôles français : gares, routes, hôtels, sont doublés par les Allemands.

Mais ce sont les S.S. arrivés début 1944 qui seront les plus exigeants, les plus tenaces, les plus redoutés.

En Val d’Azun la diversité des passeurs est grande : paysans montagnards, guides de montagne brevetés, amateurs de montagne. Parfois le passage est une entreprise familiale ; les femmes font le guet et conduisent les ânes chargés de foin dissimulant les sacs.

A Estaing, Bun et Arras en Lavedan c’est le curé, l’Abbé Samaran, pétaradant sur sa moto rapide, qui est en relation avec les réseaux de Tarbes et Lourdes. Il réussira de très nombreuses évasions. Un jour un ingénieur des Ponts et Chaussées viendra faire devant son presbytère des relevés de terrain très consciencieux afin de lui laisser deux jeunes gens ; mais l’abbé se sent surveillé ; c’est alors qu’arrive une amie, Germaine, flanquée de deux séminaristes hollandais envoyés par les Pères du Saint Esprit. Samaran lui donne quelques conseils. Il la fera partir de nuit avec ses deux Hollandais et les deux jeunes gens. Elle ne lâcha ses clients qu’en vue de l’étang de Campo-Plano et redescendit seule, avant le lever du jour, par l’itinéraire de la montée, celui du Pourtet de Hèches.

Image4Le passeur Bernard Pujos-Périssère et ses deux clients.

A Arrens on connaissait bien deux hommes du pays, passeurs réguliers, fréquents et affiliés à des réseaux : Cazaux et Poullot.

Au cours des années les évasions vers l’Espagne deviennent une nécessité. Beaucoup partent pour sauver leur vie mais beaucoup, aussi, pour reprendre le combat, que ce soit le pilote allié qui a sauté en parachute, le juif français ou étranger, le combattant volontaire, le réfractaire au S.T.O., le résistant brûlé ou en mission, ou le prisonnier de guerre évadé. Ce flot va grossissant et les réseaux s’organisent. Mais on parle peu de gloire, d’héroïsme des passeurs ; il y eu sans doute des mentalités douteuses.

« L’indigène » était indispensable pour franchir la frontière, circuler en forêt où les sentiers se ressemblent et se perdent souvent.

Passeurs bénévoles ou payants ?

Les réseaux ont des frais ; certains agents n’ont pas d’autre métier ; tout se fait clandestinement et toujours plus cher que la normale ; le prix du service s’accompagne d’une prime de risque.

Mais dans l’ensemble, les passeurs du Haut-Azun ont tenu en honneur d’avoir été « passeurs » ; et c’est plus la peine que l’on a prise que l’argent qui semble avoir compté.

Image5Le passeur François Vignoles

 

Francis Lamathe