Si le strasbourgeois, Louis, François, Elisabeth, Ramond de Carbonnières monta trente cinq fois au sommet du Pic du Midi de Bigorre, durant les quinze années de son aventure pyrénéenne, toujours avec la même ardeur et le même enthousiasme, c’est pourtant au Mont-Perdu, qu’il ne gravit qu’une seule fois, qu’il donna le meilleur de son cœur.

La tendresse qu’il eut pour cette montagne – qu’il estimait être la plus élevée des Pyrénées- l’obstination acharnée qu’il mit à la vaincre et aussi ses deux meilleures productions littéraires émouvront toujours encore les montagnards de notre époque.

Peut-on dire que l’Affaire du Collier soit à l’origine du pyrénéisme et de la grande littérature de montagne ? Oui sans doute.

A la suite de l’Affaire du Collier le Cardinal Prince de Rohan, enfermé à la Bastille depuis le 15 avril 1785, quittait la forteresse le 4 juin 1786, neuf mois et demi après son arrestation.

Quoi que déchargé de toute accusation par le Parlement de Paris, une lettre de Cachet l’envoyait en exil dans une Abbaye tout de suite après sa sortie de la Bastille.

Mais c’est par la volonté du Roi Louis XVI que les Pyrénées, plutôt qu’une autre région désirée par le Cardinal (le Valais en Suisse) verront débarquer à Barèges fin juillet 1787 le Cardinal Prince de Rohan, son Conseiller Intime Louis François Ramond de Carbonnières et toute une suite nombreuse.

L’aventure, la merveilleuse aventure pyrénéenne, celle de Ramond allait commencer.

Les années 1787 à 1802 marqueront particulièrement la vie de Ramond. Elles nous introduisent dans ce que fut la vie pyrénéenne de celui que Michelet appellera « le grand poète des Pyrénées ».

Ramond, peintre et poète, se double d’un savant qui s’occupe de botanique (il ne cessera sa vie durant d’enrichir son herbier) d’ethnographie, d’archéologie, de physique, de minéralogie, de géologie et de ce que l’on appellera plus tard l’orogénèse c’est-à-dire le processus de formation des montagnes.

 

Ramondia pyrénaïca

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur son action pendant la tourmente révolutionnaire et l’Empire : son élection à l’Assemblée Législative ; sa détention à Tarbes (neuf mois) ; son enseignement à l’Ecole Centrale de Tarbes.

Il fut Préfet du Puy de Dôme, Baron d’Empire, Conseiller d’Etat etc.

Mais nous sommes en 1787. Ramond vient d’arriver dans les Pyrénées. Il a quarante sept ans. Il n’hésite pas à monter à plusieurs reprises au Pic du Midi de Bigorre et y faire « ses observations pour la détermination du coefficient ».

Mais le Mont-Perdu l’obsède ; c’est pour lui le plus haut sommet des Pyrénées et il présente à ses yeux un intérêt direct.

PREMIERE TENTATIVE AU MONT-PERDU

 Départ de Barèges le 11 août 1787.

La petite troupe comprend onze personnes : Ramond avec deux amis, deux de ses élèves et deux guides de Barèges (Laurens et Mouré). Lapeyrouse les accompagne avec son fils et deux de ses élèves. Ils sont tous à cheval.

Bassin de Luz-Vallée de Gèdre-Pragnères- montée au Coumély par sentier venant de Gèdre.

Nuit passée dans une grange du Coumély.

Temps incertain. Laurens et Mouré ne connaissent pas la région à parcourir. Dans la nuit on fait venir de Héas : un chasseur d’isards connaissant dit on le Mont Perdu et deux habitants de Coumély, qui sont joints à la troupe.

12 aout 1787 : dès le point du jour départ du Coumély. Les quatorze hommes prennent le sentier du vallon d’Estaubé.

 

Estaubé et la brèche de Tuquerouye. Dessin de Ramond

 Couïla de L’Abbassat-Dessus :

C’est le lieu le plus haut au fond du vallon d’Estaubé où séjournent les bergers. Hutte de pierres sèches valable pour deux personnes. La troupe y arrive après quatre heures de marche. Deux pasteurs espagnols « à demi sauvages » s’y trouvent. Un contrebandier espagnol vient les rejoindre. Ramond les interroge sur la route à suivre. Réponse unanime : passer par le Port de Pinède, descendre dans la vallée de Béousse (Bielsa) et remonter des pentes très raides. Ramond refuse : « il faut tenter l’aventure de Tuquerouye ». Donc ils se mettent en route avec le contrebandier.

Couloir de Tuquerouye.

La pente peu à peu s’accentue. Lapeyrouse abandonne ; on lui laisse le guide Antoine Mouré. Tout à coup le contrebandier, parti en avant, a glissé de plus de deux cents pas ; il appelle à l’aide. A grand peine la troupe le rejoint et récupère tout ce qu’il a perdu : son chapeau, sa veste, sa peccadille de contrebandier, son bâton.

A midi sommet de la Brèche : cris de joie. Voilà le Mont-Perdu. A droite le Cylindre « dressé sur son énorme piédestal…énorme rocher, l’objet le plus extraordinaire du tableau… » C’était lui que les guides s’obstinaient à nommer le Mont-Perdu ! Trente et un isards se désaltéraient dans les crevasses du lac.

Le temps menace. Il faut repartir. Le même chemin ? Trop dangereux. Descendre dans la vallée de Bielsa ? Les bergers espagnols regardaient ce trajet comme la route naturelle ; et le contrebandier leur assurait que ce chemin était praticable ; il allait en parcourir lui-même une partie pour se rendre à Fanlo.

Ramond envoie alors un message à Lapeyrouse pour l’avertir d’avoir à franchir le Col de Pinède et les rejoindre au fond de la vallée de Bielsa dans une masure indiquée par le contrebandier. Le messager, l’un des deux habitants de Coumély redescendra le couloir de Tuquerouye jugé trop dangereux !!!

Précipice du lac. Balcon de Pinède.

Escarpements. Murailles « il semblait que la terre se dérobât sous nos pieds ». Fameux couplet de Ramond sur le Val de Pinède « mais qu’elle était ravissante cette vallée… » Les guides sont sûrs de reconnaître le passage indiqué par le contrebandier mais l’orage menace. Ramond décide de changer de route et d’aller à la rencontre de La Peyrouse. Direction le Port de Pinède. Marche lente ; ils sont chargés de plantes et surtout de pierres.

La rencontre se fait à peu de distances du col, côté espagnol. Ils redescendent sur Estaubé et arrivent à la nuit à la hutte de Labassa-Dessus, ne pouvant abriter que deux personnes. La Peyrouse s’y installe avec ses quatre compagnons.

Obscurité la plus complète. Violentes rafales de vent. Tonnerre, pluie, grêle. Ramond et les dix autres se glissent ventre à terre sous un vaste bloc qui les met à couvert.

 Retour à Barèges (le 13 aout 1787).

Au point du jour le temps s’est calmé mais le brouillard est très épais. Les chevaux se sont éparpillés et sont difficiles à trouver. Descente du Coumély après cinq heures de parcours dans la brume glacée.

Il y eut une deuxième expédition les sept, huit et neuf septembre de la même année. Ce fut l’éblouissement après cinq heures de marche pour gravir la pente glacée de Tuquerouye. « En vain écrit Ramond, je tenterais de décrire ce que son apparition (le Mont-Perdu) a d’inopiné, d’étonnant, de fantastique…un monde finit…quel calme dans l’air et quelle sécurité dans le ciel qui nous inondait de clarté… ».

 

Ce n’est que le 10 août 1802 que Ramond foula enfin le sommet du Mont-Perdu avec ses trois guides.

Francis Lamathe